Témoignage supramental ( 3 ).
par Varuna le 12, mars , 2008 à 3:29
Varuna
Qu'est ce qui m'amène ici ?:
Sadhana et besoin de me lier, quelque soit la forme et les "phases" aux rares individus qui ont vraiment "reconnu" Sri Aurobindo et Mère ( et Satprem...).Voir plus d'article de Varuna
Journal supramental, Natarajan ( suite )
Je regrette que Satprem ait conçu un monopole, qui lui a permis d’éviter tout dialogue ou remise en question personnelle qui aurait pu être suscitée par un «autre» faisant la même chose, n’empêche que sa vie c’est de l’exploit pur. N’ayant pas pu lui opposer de son vivant mon expérience, qui ne ressemble à la sienne que par certains aspects, il n’aura pu ni me démentir ni me cautionner, me laissant orphelin en quelque sorte, et obligé de «faire mes preuves». Et bien justement, je ne conteste pas les siennes, mais les miennes sont plutôt similaires qu’analogues.
Je démens formellement qu’il faille souffrir autant dans le yoga supramental, et c’est la raison pour laquelle je ne peux pas laisser à Satprem le monopole du témoignage sur la chose, ce qui me contraint, vu sa disparition prématurée, à numériser mes manuscrits pour les rendre accessibles à ceux qui «aiment» les témoignages directs, je dirais «saignants», sur cette action. Une partie de mon journal devrait donc pouvoir être accessible bientôt, et je signale aussi que je n’ai pas d’éditeur. Mais il devrait commencer à figurer sur le site.
J’attaque l’image réductrice du yoga que Satprem donne, c’est un point de vue technique, et non un jugement sur l’homme. Il a créé le monopole de la lignée de Mère, à travers une image sombre et tragique de sa lutte contre le Mensonge et la Mort, donnant de l’expérience supramentale une vision vraie, la sienne, mais qu’on ne peut généraliser. Ce monopole est historique, et il est fondé, puisque je suis parvenu au supramental sans l’aide de Mère, par mes propres moyens, ce dont j’aurai encore à me justifier par des écrits «personnels», que je trouve pour ma part moins intéressants que mes tableaux, tels que «les principes de la Manifestation» ou «cosmophilosophie». Pourtant, certains s’imaginent qu’à travers des comptes-rendus, dans le style Agenda ou Carnets, ils pourraient davantage se rapprocher du Divin.
Après tout, c’est possible, et je n’ai pas de raison de refuser l’accès à ces sources, sous prétexte que de mon point de vue, leur teneur manque d’intelligence, puisque les faits, pour aussi extraordinaires qu’ils soient, demeurent des informations quand ils sont fournis, alors que mes essais ouvrent des pistes. J’avoue aussi que je craignais dégoûter du yoga en révélant mes péripéties, mais après les carnets de l’Apocalypse, le journal de Natarajan sera comparativement du gâteau, bien que j’insiste quand même sur le fait que ce n’est vraiment pas de la tarte. Vu ma personnalité, il est pratiquement incompréhensible de ne pas avoir pu approcher Satprem, je ne découvre même pas par quelles structures mentales le scribe de Mère est passé pour s’interdire a priori de «reconnaître» une expérience analogue à la sienne. J’ai accepté la chose, c’est le cas Satprem, mystérieux, qui doit conserver une part de mystère sans que cela n’empêche qui que ce soit d’avancer, puisque le problème, c’est votre yoga à vous.
Je me sens à l’opposé de Satprem, puisque je baigne dans la reconnaissance absolue d’exister depuis mon enfance, et la souffrance inhérente à ce yoga, ne semble pas pouvoir entamer définitivement ce sentiment, bien que j’en ai été privé huit ans. (J’ai survécu à cette dépossession et j’ai même fait un boulot excellent pendant cette période 98-2006). Si vous voulez vraiment être découragé: n’hésitez pas, cantonnez-vous dans les livres bleus du marin breton, et cultivez la dualité du meilleur contre le pire, vous verrez bien où cela vous mènera. (Ou alors frimez, et dites que vous êtes prêts à souffrir autant que lui, mais si c’était vrai vous y seriez peut-être déjà !). Si, en revanche, vous pensez que l’expérience de Satprem est unique, infiniment respectable, mais qu’elle n’a pas lieu de servir de modèle, acceptez qu’un type comme moi parle autrement du projet divin, et le vive avec moins d’acharnement. Je me fends seulement de produire ces quelques allégations «pour ou contre Satprem», car je reprends mon journal, et que les deux événements importants récents dans notre cercle aurobindien de penseurs de luxe (les libérés y sont aussi rares qu’ailleurs) sont, d’une part, le décès de Satprem en avril 2007, et d’autre part le témoignage de Luc Venet, qui a écrit sincèrement semble-t-il «le guide du parfait petit saboteur à l’insu de son plein gré.» (44 pages quand même qui distillent un doute empoisonné, sous le titre enchanteur de la fin des illusions… Il se peut que Satprem se soit trompé, mon cher Luc, sur l’histoire des lettres, bref que tu aies «raison» sur des points particuliers. Les scories paranoïaques sont automatiquement délogées par la shakti, car le «mutant» vit en opposition radicale, et prend de plein fouet les incompréhensions. Dans mes premières années de transformation, j’ai prêté pas mal d’intentions fausses à mon entourage, je ne vois pas pourquoi Satprem en aurait été dispensé. Il faut passer par là, creuser toujours davantage, et ça n’a pas de fin: le subconscient remonte et s’appuie sur ce qui n’a pas été réglé chez le sujet pour contrefaire des impressions, et Satprem, pas plus que quiconque, n’avait tout réglé). Peut-on sortir de leur contexte les quelques erreurs de Satprem, pour en faire tout un fromage, vu l’odeur?
J’ai donc le droit de «faire dans la dentelle» en rendant hommage à cet homme absolument irréprochable, sans pour autant l’encenser, puisque le yoga de la matière contraint à des «erreurs obligées», c’est-à-dire en termes clairs, à des projections, même si elles s’amenuisent en force et quantité. Puisque je revendique d’en faire moi-même, j’aimerais qu’il soit admis que Satprem ait pu se tromper, et que même, il ne s’en soit pas toujours rendu compte, justement dans le champ relationnel, qui lui était particulièrement difficile. Qui n’a pas d’angles morts? Même Sri Aurobindo s’est débrouillé pour se casser le jambe sur un itinéraire qu’il connaissait par cœur… Cela n’enlève rien à la sincérité, j’oserais dire absolue, du sujet Satprem, car sinon je ne vois pas comment il aurait pu remonter jusqu’au Supramental. J’aurais pris également plus au sérieux le témoignage de Luc Venet si j’y avais senti le parfum d’une expérience directe du supramental, mais en-dehors d’une recommandation pour retourner à Sri Aurobindo, amputé de Mère, il se dégage une certaine souffrance de ce texte, celle d’un homme désabusé poursuivi par une mémoire quelque peu fétide dont il cherche à se libérer par le courage d’un aveu difficile à faire. Il ne faut pas être grand clerc pour deviner le sous-entendu: il vaut mieux avoir affaire à Dieu qu’à ses saints, en tant qu’autorité, Sri Aurobindo l’emporte. Je remercie Luc pour avoir osé «lâché le morceau» quitte à s’attirer l’opprobre général, et je ne sens aucune forfanterie dans son texte. Je n’ai donc pas l’intention de l’accuser de quoi que ce soit, ni de prétendre qu’il s’est trompé sur tout, comme si Satprem était Dieu en personne. Perso, je suis au-dessus de tout ça. Le sauvetage de l’Agenda a été une entreprise divine, exemplaire, et a nécessité des frictions, je ne vais pas m’arrêter à des incompatibilités d’humeur dans l’équipage du navire, sur lequel nul n’a été engagé de force. Se plaindre de la traversée, il fallait y penser avant, avant d’embarquer.
Cela ouvre malheureusement la perspective que la sincérité elle-même est difficile à partager par les temps qui courent, et je l’admets. C’est la période où nous allons tous sur le front, pendant que les matérialistes perdent les pédales, et chacun dispose d’une telle intégrité à sauver que les équipes peinent à se mettre en place, et les anathèmes volent encore bas entre thuriféraires de la même espérance. Merci Luc pour ton intervention, j’espère qu’elle nous permettra à tous d’éviter de tomber dans le panneau du mythe d’un Satprem messianique, qui n’est plus d’aucun secours dans la voie qui nous incombe. Ce n’est pas le but du supramental de hisser un à un des héros exemplaires qu’on admire, qu’on croit sur parole: si but il y a, c’est que les êtres vraiment sincères qui vivent la durée comme une urgence, et non comme un faire valoir personnel, attirent par leur intensité la shakti divine, parce qu’ils sont prêts à tout pour la terre, c’est-à-dire à vivre le feu.
Qu’on puisse encore «faire des erreurs» dans le yoga supramental, cela va de soi, premièrement parce que la nature ancienne réagit mal aux chocs et aux déceptions et qu’elle est mise à nu, et deuxièmement, parce que ces chocs et déceptions pénètrent plus loin, puisque «notre» vulnérabilité est totale, et que le subconscient et le conscient se mélangent. (Ce point sera explicité plus tard avec des exemples, j’ai été «cassé» par trois fois rien pendant des années). Ce n’est pas moi qui vais jeter la pierre à Satprem, car je sais de l’intérieur que la moindre égratignure prend des proportions catastrophiques dans ce yoga, et que cela peut durer des années. Mes sources personnelles sur ce sujet vont suivre en partie.
Mais comme certains salivent et que je ne suis pas sadique, je vais quand même raconter un truc marrant: en 1978 donc, j’étais complètement exalté au fin fond d’Auroville, car le yoga supramental prenait forme. La shakti adombrait le bulbe rachidien, ça pétillait sec, les jambes flambaient agréablement, c’était merveilleux de chez inimaginable. L’autre livre rouge commençait à sortir, et le plus débrouillard de la communauté en obtenait un exemplaire dès parution. Il ne le gardait pas vraiment pour lui, et s’éclatait à citer des passages à table… Bref, je ne me souviens plus si je lui ai emprunté l’Agenda ou s’il a mentionné l’information, mais cela m’a fait vraiment très mal. J’apprends qu’il y a un faux Sri Aurobindo dans l’astral, pour détourner les badauds du vrai. L’estomac se contracte avec une sensation de vide, la nouvelle me porte un coup terrible. Moralité, plus de trace de la moindre action du supramental dans mon corps (qui en bénéficiait plusieurs heures par jour depuis des mois) pendant trois semaines…
Grâce à la controverse sur Satprem, chacun se trouve obligé maintenant de renoncer aux «représentations» du supramental, pour mieux s’en rapprocher dans la consécration concrète, car si le supramental constitue le chemin de la perfection, on peut néanmoins l’entreprendre sans y être parvenu, ce qui rend inévitable des erreurs de parcours, qui, rappelons-le simplement, remettront sur le tapis des positions karmiques, ou bien des attachements de la personnalité, ou bien encore des lacunes dans le processus de la consécration, ou même des tournures génétiques de perception, accidentelles, mais dont j’ai fait l’expérience et dont l’approche théorique existe déjà en partie en psycho-généalogie.
Pour en revenir aux différences d’avec Satprem, j’ai préféré le chemin de la réconciliation avec l’humanité, afin de découvrir l’amour, quitte «à perdre du temps», que de me prévaloir de mes talents spirituels pour pavoiser au sommet et nourrir l’idée d’une quelconque supériorité de ma personne. Je suis synchronisé avec des temps qui restent impossibles pour les autres, et je tâche d’éliminer les frictions, c’est une voie plus «humide» que celle de Satprem, mais la voie sèche m’enfermait dans des frictions et oppositions permanentes qui devenaient insoutenables, et j’y ai renoncé. Vu que le supramental, c’est l’Infini conscient, dès qu’il le touchera et s’y habituera, le sujet prendra position d’une manière très particulière, et s’imaginer donc qu’il puisse y avoir des «modèles» est absurde. Satprem n’aurait pas pu mener sa barque comme moi, ni moi comme lui. Un beau texte de Sri Aurobindo évoque différentes manières fondamentales de vivre le supramental, mais j’en ai perdu la référence.
Pour tout dire, il m’appartient seulement d’affirmer que le décès de Satprem était prévisible, même si je l’envisageais pour ma part, bien plus tard. Nous pouvons toujours nous demander pourquoi son chemin s’arrête aussi rapidement. Car s’il a fait son travail «dans le creuset» de manière impeccable, c’est que le supramental, contrairement à ce que Mère et lui prétendent, est loin de pouvoir attaquer la mort physique. Il est décédé à un âge relativement ordinaire, je le répète, et il faudrait être de mauvaise foi pour prétendre que son travail supramental a ajourné sa disparition. On reste donc fort dépité si l’on reste attaché à cette idée que le supramental doit se rendre à nos caprices idéalistes, et obtenir sur le champ que ses adeptes obtiennent l’immortalité physique. Sur le fond de la question, Sri Aurobindo et Mère ont raison, la mort physique est empreinte de fausseté, ce qui ne veut pas dire que cette fausseté puisse disparaître du jour au lendemain, puisque elle s’appuie sur des millions d’années d’expériences d’une part, et que la conscience divine, d’autre part, recherche avant tout l’état d’esprit de l’immortalité, qui est d’ordre supramental, et qui peut attaquer les modèles de la perception humaine habituels, même les plus inspirés. C’est à partir de la création de la nouvelle conscience que la mort finira par perdre du terrain, et il me paraît donc nécessaire d’affirmer avec toute mon autorité virtuelle et gratuite, et rassurez-vous contestable évidemment, qu’un équilibre doit être trouvé entre le travail de la shakti dans le corps, pas toujours agréable en effet, et les états de conscience supramentaux, qui n’ont pas à être menacés, en tant que facteurs d’ananda dans le sujet réceptif, par les difficultés que rencontre le corps physique. La «réussite» dans ce yoga, si l’on ose employer ce terme anthropomorphique (et duel avec son amant l’échec), reviendra au premier qui ne se perdra ni dans les méandres de la shakti divine aux prises avec la matière qui veut mourir - en sacrifiant sa félicité ontologique, ni dans la préservation des états de conscience gratifiants - qui réduiraient le travail pénible mais nécessaire dans les fondations du corps physique à leur plus simple expression. La shakti est tellement puissante qu’on peut tout perdre à s’acharner vouloir la garder, on peut perdre le soi, on peut perdre la plénitude, on peut perdre la communication: bref, on peut «se tromper». Bien sûr, on peut rectifier sans cesse, et utiliser les erreurs pour retrouver le cap, ce qui m’a bien été utile, des dizaines de fois. Les erreurs servent énormément, mais ce n’est pas une raison pour en abuser.
Je confirme, preuves à l’appui en ce qui me concerne, que la shakti entame bien le processus de la mort, mais qu’il est plus prudent de considérer que c’est un sacré morceau, et que le travail est donc interminable. (Huit ans de dépossession de soi-même pour parvenir à un certain résultat, c’est cher, ne l’oublions pas). Pour Mère, il est clair qu’elle a commencé le travail trop tard, en 1956, à un âge déjà respectable, et qu’un tel retour en arrière était impossible, la force d’inertie de la matière imposant son droit de veto, ou la terre n’étant pas prête, ce qui revient absolument au même car tout se tient. Pour Satprem, il est clair qu’il n’a pas commencé assez jeune non plus pour renverser le processus, et qu’il a conservé quelque affinité avec la souffrance qu’il voulait transcender, ce qui l’a peut-être retardé. Après tout, chacun est libre de comparer, de choisir, de se laver les mains, de ces mises au point pénibles entre les soi-disant «précurseurs de l’humanité nouvelle» que Mère, Satprem, et moi-même (plus d’autres, encore plus contestables peut-être) prétendons représenter. Et l’on peut aussi rejeter tout ça, en bloc, les polémiques, c’est une bonne solution, plutôt que se torturer à départager le vrai du faux. L’aspiration pure peut se passer de toute référence envoûtante, mais alors les préférences pour tel ou tel deviennent inutiles et n’ont plus à entretenir des réserves pour tel autre. Nous ne sommes pas des comédiens à qui décerner des prix.
Il faut naturellement réfléchir en profondeur pour comprendre le sens de mon intervention, et deviner toutes les perversions qui accompagnent la notion d’infaillibilité, si elle est attribuée à une personne. Satprem n’a pas à devenir le pape du mouvement supramental, mais j’accepterais volontiers d’être excommunié et traité d’hérétique par ceux qui s’emploieront à cette tâche. Je ne désespère pas assez de la bêtise humaine pour ne pas imaginer quelques intégristes satpremiens oubliant tout du yoga supramental pour se réunir en secret et comploter contre tous les esprits libres, que je représente d’ailleurs avec une éloquence qui poignarde les fanatiques de tout bord, ce que certains ne sont pas prêts à me pardonner. Je trouve qu’aimer Satprem est quelque chose de beaucoup plus pur que de lui décerner une infaillibilité à laquelle il n’a jamais prétendu, et qui nous ferait prendre les traces de son imperfection pour des empreintes elles aussi divines. Dans la foulée, je me permets aussi d’aimer Luc, si nous devions n’aimer que les êtres parfaits, à part le Christ, Mère et Sri Aurobindo, et une poignée d’autres, ce seraient toujours les mêmes qui recevraient notre amour, et ce sont sans doute ceux qui en ont le moins besoin.
J’en reviens donc à mon propre itinéraire, que je ne peux comparer ni à celui de Sri Aurobindo (depuis mon enfance, je n’aurais jamais pu miser un seul kopeck sur une action historique pour faire avancer les choses), ni à celui de Mère, inclassable, ni à celui de Satprem (je me suis très peu opposé, et en revanche j’ai beaucoup adhéré et absorbé, je n’ai cessé d’apprécier). J’affirme qu’il faut inconditionnellement tout accepter, - quitte à réveiller rejets, dénis, blessures, et les faire mûrir puis guérir -, pour entreprendre le yoga de la matière, et descendre dans les non-dits affronter les barrières, descendre dans les douleurs sombres briser les murs des maléfices.
J’affirme qu’il faut rouvrir les plaies mal fermées, pour éviter des abcès à retardement.
Accepter inconditionnellement le réel ne veut pas dire qu’on l’approuve. Mais qu’on cesse de dramatiser. Quoi que ce soit. Le supramental proprement dit ne peut rien dramatiser. Ou alors, ce n’est pas du supramental. Ou alors, il est employé mais tombe sur un os qui lui résiste, une subpersonnalité qui le détourne, et le récupère. J’ai mis longtemps à dissoudre toute dramatisation, peut-être reviendront-elles sournoisement, mais pour le moment je prétends que tout est dans le meilleur des mondes possibles quand on fait bien son boulot. Sri Aurobindo affirme que l’homme est amoureux de sa douleur, c’est-à-dire que l’on trouve des moyens pour ne pas en sortir, parce qu’on l’aime, ou qu’on la respecte… Qu’ai-je à perdre à dire moi aussi, sincèrement, ce que j’éprouve? Je me bats pour la Terre, je suis sur le front… Cela a failli casser plusieurs fois, et en 2004, une voix est montée en moi, très profonde, et sans faire aucun chantage s’est adressée au Divin: «A ce prix-là je ne peux pas continuer… Le jeu n’en vaut pas la chandelle». De la souffrance est remontée, s’est libérée, de gros paquets, par vagues, assez brèves mais puissantes. D’énormes sanglots d’enfant qui vient de perdre sa mère, une lassitude absolue. Mais c’est parti, et quand ça revient, le souvenir VIVANT de cette souffrance, les larmes me montent aux yeux, et ça libère, et oui, il faut, un jour ou l’autre libérer les mémoires trop noires. Il semble que Satprem n’arrivait jamais au bout de ce processus. Qu’il ne savait pas «craquer», ne serait-ce que pour s’accorder un peu de répit. Et tout cela est bien conforme à son thème natal, alors oui, Satprem est allé jusqu’au bout, et ça n’a pas suffi, parce que le supramental, c’est une nouvelle histoire pour l’humanité, un balbutiement encore, et qu’il faut changer d’échelle de valeurs pour le comprendre concrètement. L’hypothèse a bien avancé, déjà. Et c’est ce qui compte.
Il semble que finalement il ait trop enduré, et que la volonté seule ne suffisait plus à faire en sorte que le corps supporte davantage, et il a dû partir malgré lui: il était prêt à endurer plus, encore et encore, mais la «nature» a laché.
En-dehors de célébrer que la chose continue, que «ça» continue et que je le supporte, en-dehors de faire des mises au point harmonisantes dans une intention holistique, (et non pour rabaisser Satprem ou me valoriser à son détriment, ce que croiront les egos supérieurs qui abondent dans nos rangs), il me semble que ce que j’ai à dire devient facilement du bavardage. Restons-en à l’essentiel. C’est possible. L’aventure continue. Satprem s’y est donné à fond, sa vie a retrouvé un sens absolu qui manque encore à la plupart des zorrobindiens endimanchés, des chercheurs d’absolu en pantoufles, de tous ces tièdes et tiédasses pour qui s’impliquer se résume à faire semblant de se jeter à l’eau, tout en observant d’un œil méprisant les mouvements des nageurs, à l’affût d’un défaut de style.
Peut-être sommes-nous quelques-uns dans le vrai bain, qui surnageons puisque nous sommes capables de pardonner au réel d’être ce qu’il est, sans que cela nous empêche de le transformer par l’amour. Dans ce contexte, il est presque obscène que je sois obligé d’arbitrer une controverse sur un homme sans lequel l’expérience la plus fondamentale de l’humanité ne serait peut-être pas parvenue au public, ou bien entièrement édulcorée, trahie, vidée de sa moelle… Bref, chacun fait sa route de mythe fondateur en réalité crue, de cime en abîme, d’éblouissement en noirceur, puissiez-vous accueillir autant ma mise au point que celle de Luc en transformant le fiel en miel: rien n’empêche, le reste, quand ça tombe dans le quand dira-t-on, c’est des commérages de vieilles femmes qui s’ennuient. Lao-Tseu le confirme, quand il me chuchote des commentaires:
«L’hétérogène demeure proportionnel à l’homogène.» Plus l’unité avance, plus la discorde triomphe. Je suis désolé, mais tout le monde a raison, Satprem, Luc, moi et les autres. La vraie chose ne se passe pas sur le plan des dissensions individuelles, libres à vous de croiser le fer pour des vétilles, le Divin apprécie beaucoup, mais l’immense terrain de jeux ne vous accueillera que quand vous accepterez que tous les autres joueurs puissent y entrer aussi, sans votre autorisation, sans que vous leur fournissiez le maillot estampillé conforme. Vous n’avez pas le monopole de la règle, et nul n’a à porter votre uniforme pour y entrer. Qui prétend encore faire la loi du spirituellement correct alors qu’elle a TOUJOURS échoué?
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